On vit comme on travaille. Pour moi, les deux ont toujours été la même chose.
Le vrai luxe, je le comprends à travers ce que je fais, ce que je choisis, ce que je refuse. Trente ans de création textile haut de gamme entre Marrakech, l’Inde et l’Égypte m’ont appris une chose : la sophistication la plus grande est celle qu’on ne voit pas. Comme un ourlet fait main. Invisible. C’est précisément pour ça qu’il faut le faire.
Pour la collection Bandit Queen, en Inde, j’ai dessiné un couvre-lit en voile de coton blanc. Entièrement plissé à la main. Des plis de 0,5 centimètre sur toute la surface. Quarante jours de travail.
Pour comprendre ce que c’était, il fallait le toucher. Le regarder de près. La matière ressemblait à un végétal aquatique – vivante, sans saison, sans tendance.
Toujours pour Bandit Queen, des nappes et des serviettes avec des bords peints. La question de l’ourlet s’est posée. Un ourlet piqué à la machine aurait abîmé l’idée. Ma cliente a accepté l’ourlet fait main, le surcoût, les volumes moindres. Le modèle restait pur. C’était ce qui comptait.
L’effort maximal pour un rendu minimal. La sophistication ne s’annonce pas. Elle se découvre à ceux qui prennent le temps.
Quand j’achète une chemise blanche, je regarde le tissu, les boutons, la coupe, les coutures. Je fais la même chose avec ce que je dessine et ce que je produis. Une amie l’a dit mieux que moi, à quelqu’un qui lui demandait la marque de ma casquette : je ne sais pas, mais c’est certainement une belle casquette – avec VB, c’est toujours visibilité minimale, effort maximal.
Elle définissait sans le savoir le luxe artisanal tel que je le pratique.
Slow design : deux projets, un seul fil
L’Ambassador brodée
En Inde, une idée entêtante : broder une voiture entière. Une Ambassador – icône indienne, lignes vintage, entre le prestige et le quotidien. Un soir à Jaipur, j’en parle à Yaddu Singh, hôtelier et ami. Il dit : on en achète une neuve. Il finance, je dessine. Affaire conclue en un dîner.
Gabarits grandeur nature, perforations calculées, chaque point à cinq millimètres. L’intérieur reçoit le même soin: miroirs brodés, khadi au plafond et sur les portes, tissu block-print sur les sièges, tapis feutrés à la main. Six mois de travail. Un acte créatif pur.
Le linge du Steam Ship Sudan
Plus récemment, j’ai imaginé le linge de bain pour le Steam Ship Sudan, en Égypte. Un bateau du XIXe siècle. Tissu jacquard tissé à la main. En bordure, des franges longues, chacune composée d’un nombre de fils précisément comptés, reliées une à une par un point de broderie. À l’œil, sobre. Si on s’arrête, on voit le travail.
Une voiture brodée à Jaipur et une serviette sur le Nil. Même langue. Celle du slow design, où ce qui se voit le moins est ce qui a demandé le plus.
Seule, jeune, et dire non : l’instinct comme design éthique
Au début des années 2000, ma marque a eu un lancement fulgurant. Immédiatement, les gens autour de moi – des professionnels que je respectais – m’ont demandé de faire plus, de renouveler plus vite, de suivre certains schémas.
J’ai refusé. Mais j’ai douté. J’étais jeune, seule avec mon instinct face à leur expérience. Je n’avais pas d’arguments.
Vous connaissez beaucoup de gens qui freinent, vous ?
Tenir sa ligne quand tout pousse à céder – c’est aussi ça, le design éthique. Pas une charte. Un acte.
Les clients qui sont là vingt ans plus tard partagent une vision. Ils savent ce que quarante jours de travail veulent dire. Une fidélité qui se mérite, lentement, par la cohérence.
Luxe conscient : la cohérence comme choix
La cohérence entre ce qu’on fait et ce qu’on est – c’est un luxe conscient. On se le choisit. Il a un prix. Chaque décision vient avec ses contraintes. Mais j’ai conservé mon intégrité, et l’intégrité est un confort réel, plus durable que les autres.
Le design éthique, c’est une manière de travailler qui traverse tout, des coutures d’une serviette à la structure d’une marque.
Toujours la même quête. Cette façon de faire est en moi, je ne peux faire autrement.
Ce que le vrai luxe veut dire
C’est la liberté de penser, de bouger, de créer sans dictats.
Le vrai luxe dans les objets du quotidien
Des fraises qui ont le goût de celles de mon enfance – et savoir où les trouver. Le silence la nuit. Ne pas mettre de réveil le matin. Dîner dans un endroit où les produits sont bons, choisis, cuisinés avec talent. Danser en arrivant à l’atelier. Avoir le choix. La mer cristalline avec ses bancs de poissons, sa végétation, ses mystères. Un vrai livre entre les mains.
Fermer la porte deux mois
Et ceci, que j’ai choisi mais pas encore réalisé : fermer l’entreprise deux mois l’été. L’atelier, la boutique, le e-shop, le riad, le consulting – un écosystème entier. Retrouver la saveur des grandes vacances, celle quand on lançait son cartable au fond du placard pour les deux mois à venir.
Une île. La mer. Du papier, un stylo, des crayons. L’odeur d’un figuier. L’horizon. L’infini.
Le slow design est-il compatible avec une vie et une entreprise modernes ?
Tout dépend de ce qu’on appelle moderne. Si la modernité, c’est doubler son chiffre d’affaires tous les deux ans, alors peut-être pas. Mais ce n’est pas certain non plus – la marque V.Barkowski existe depuis plus de vingt-cinq ans, les collections continuent à se vendre, sur-mesure, à un rythme lent et constant. Je pourrais vendre plus – les salons, la visibilité de masse, tout cela existe. Ce n’est pas ce que je cherche. Pour moi, une entreprise moderne repose sur le respect de la vie, des gens, des matières. Le slow design est entièrement compatible avec ça. La compatibilité, c’est la cohérence.
Valérie Barkowski travaille-t-elle avec des hôtels et des marques ?
Oui. La collection de linge de bain du Steam Ship Sudan en Égypte, la marque Bandit Queen en Inde, des collaborations avec des architectes et des décorateurs – ces projets font partie intégrante du travail. Chaque collaboration part d’une vision commune et d’une exigence partagée sur le savoir-faire et les matières. Pour en savoir plus : valeriebarkowski.com/consultance
Comment se passe une collaboration en direction artistique textile avec V.Barkowski ?
Tout commence par une conversation. Un projet, un lieu, une intention. De là naît une proposition créative – matières, gestes, finitions – développée avec les artisans de l’atelier de Marrakech. Chaque collaboration est sur-mesure, de la conception à la livraison. Pour en savoir plus : valeriebarkowski.com/consultance
Depuis combien de temps V.Barkowski crée-t-elle du linge de maison sur-mesure ?
Depuis 1996. La première collection a été mise au point en trois ans, vendue pour la première fois en 2000 à Caravane Paris. Trente ans d’atelier à Marrakech, de collections en séries limitées, de pièces fabriquées à la main sur commande. Le sur-mesure est disponible via l’e-shop ou directement en boutique.
La cohérence entre ce qu’on crée et ce qu’on est – est-ce un choix ou une contrainte?
En 2008, l’Inde se trouvait à un moment charnière.Le pays disposait d’un savoir-faire artisanal exceptionnel, vivant, multiple. Pourtant, ce patrimoine ne dialoguait pas encore avec une esthétique contemporaine raffinée, une forme de design textile contemporain que peu de marques exploraient alors. Les familles à la recherche de linge de maison sobre, précis, travaillé dans le …
Le linge de maison fait main engage une manière de produire, une organisation du travail, une économie concrète. Il relie un usage quotidien à des gestes précis, réalisés dans des contextes réels. Au Maroc, ce choix ouvre un accès au travail pour des femmes qui travaillent depuis leur domicile, par la couture, la broderie et …
La naissance d’un projet : quand l’art rencontre la mode artisanale En 1997, Valérie Barkowski fonde Mia Zia à Marrakech. L’idée naît d’un besoin pratique : financer la Fondation Sahart, un projet artistique qu’elle crée après son installation dans la ville rouge. Au départ, elle voulait monter une galerie d’art. Mia Zia devient un accident …
Ce que le mot luxe veut dire pour moi aujourd’hui
On vit comme on travaille. Pour moi, les deux ont toujours été la même chose.
Le vrai luxe, je le comprends à travers ce que je fais, ce que je choisis, ce que je refuse. Trente ans de création textile haut de gamme entre Marrakech, l’Inde et l’Égypte m’ont appris une chose : la sophistication la plus grande est celle qu’on ne voit pas. Comme un ourlet fait main. Invisible. C’est précisément pour ça qu’il faut le faire.
Le vrai luxe artisanal : l’effort qui disparaît
Pour la collection Bandit Queen, en Inde, j’ai dessiné un couvre-lit en voile de coton blanc. Entièrement plissé à la main. Des plis de 0,5 centimètre sur toute la surface. Quarante jours de travail.
Pour comprendre ce que c’était, il fallait le toucher. Le regarder de près. La matière ressemblait à un végétal aquatique – vivante, sans saison, sans tendance.
Toujours pour Bandit Queen, des nappes et des serviettes avec des bords peints. La question de l’ourlet s’est posée. Un ourlet piqué à la machine aurait abîmé l’idée. Ma cliente a accepté l’ourlet fait main, le surcoût, les volumes moindres. Le modèle restait pur. C’était ce qui comptait.
L’effort maximal pour un rendu minimal. La sophistication ne s’annonce pas. Elle se découvre à ceux qui prennent le temps.
Quand j’achète une chemise blanche, je regarde le tissu, les boutons, la coupe, les coutures. Je fais la même chose avec ce que je dessine et ce que je produis. Une amie l’a dit mieux que moi, à quelqu’un qui lui demandait la marque de ma casquette : je ne sais pas, mais c’est certainement une belle casquette – avec VB, c’est toujours visibilité minimale, effort maximal.
Elle définissait sans le savoir le luxe artisanal tel que je le pratique.
Slow design : deux projets, un seul fil
L’Ambassador brodée
En Inde, une idée entêtante : broder une voiture entière. Une Ambassador – icône indienne, lignes vintage, entre le prestige et le quotidien. Un soir à Jaipur, j’en parle à Yaddu Singh, hôtelier et ami. Il dit : on en achète une neuve. Il finance, je dessine. Affaire conclue en un dîner.
Gabarits grandeur nature, perforations calculées, chaque point à cinq millimètres. L’intérieur reçoit le même soin: miroirs brodés, khadi au plafond et sur les portes, tissu block-print sur les sièges, tapis feutrés à la main. Six mois de travail. Un acte créatif pur.
Le linge du Steam Ship Sudan
Plus récemment, j’ai imaginé le linge de bain pour le Steam Ship Sudan, en Égypte. Un bateau du XIXe siècle. Tissu jacquard tissé à la main. En bordure, des franges longues, chacune composée d’un nombre de fils précisément comptés, reliées une à une par un point de broderie. À l’œil, sobre. Si on s’arrête, on voit le travail.
Une voiture brodée à Jaipur et une serviette sur le Nil. Même langue. Celle du slow design, où ce qui se voit le moins est ce qui a demandé le plus.
Seule, jeune, et dire non : l’instinct comme design éthique
Au début des années 2000, ma marque a eu un lancement fulgurant. Immédiatement, les gens autour de moi – des professionnels que je respectais – m’ont demandé de faire plus, de renouveler plus vite, de suivre certains schémas.
J’ai refusé. Mais j’ai douté. J’étais jeune, seule avec mon instinct face à leur expérience. Je n’avais pas d’arguments.
Vous connaissez beaucoup de gens qui freinent, vous ?
Tenir sa ligne quand tout pousse à céder – c’est aussi ça, le design éthique. Pas une charte. Un acte.
Les clients qui sont là vingt ans plus tard partagent une vision. Ils savent ce que quarante jours de travail veulent dire. Une fidélité qui se mérite, lentement, par la cohérence.
Luxe conscient : la cohérence comme choix
La cohérence entre ce qu’on fait et ce qu’on est – c’est un luxe conscient. On se le choisit. Il a un prix. Chaque décision vient avec ses contraintes. Mais j’ai conservé mon intégrité, et l’intégrité est un confort réel, plus durable que les autres.
Le design éthique, c’est une manière de travailler qui traverse tout, des coutures d’une serviette à la structure d’une marque.
Toujours la même quête. Cette façon de faire est en moi, je ne peux faire autrement.
Ce que le vrai luxe veut dire
C’est la liberté de penser, de bouger, de créer sans dictats.
Le vrai luxe dans les objets du quotidien
Des fraises qui ont le goût de celles de mon enfance – et savoir où les trouver. Le silence la nuit. Ne pas mettre de réveil le matin. Dîner dans un endroit où les produits sont bons, choisis, cuisinés avec talent. Danser en arrivant à l’atelier. Avoir le choix. La mer cristalline avec ses bancs de poissons, sa végétation, ses mystères. Un vrai livre entre les mains.
Fermer la porte deux mois
Et ceci, que j’ai choisi mais pas encore réalisé : fermer l’entreprise deux mois l’été. L’atelier, la boutique, le e-shop, le riad, le consulting – un écosystème entier. Retrouver la saveur des grandes vacances, celle quand on lançait son cartable au fond du placard pour les deux mois à venir.
Une île. La mer. Du papier, un stylo, des crayons. L’odeur d’un figuier. L’horizon. L’infini.
Rien d’autre.
FAQ
Le slow design est-il compatible avec une vie et une entreprise modernes ?
Tout dépend de ce qu’on appelle moderne. Si la modernité, c’est doubler son chiffre d’affaires tous les deux ans, alors peut-être pas. Mais ce n’est pas certain non plus – la marque V.Barkowski existe depuis plus de vingt-cinq ans, les collections continuent à se vendre, sur-mesure, à un rythme lent et constant. Je pourrais vendre plus – les salons, la visibilité de masse, tout cela existe. Ce n’est pas ce que je cherche. Pour moi, une entreprise moderne repose sur le respect de la vie, des gens, des matières. Le slow design est entièrement compatible avec ça. La compatibilité, c’est la cohérence.
Valérie Barkowski travaille-t-elle avec des hôtels et des marques ?
Oui. La collection de linge de bain du Steam Ship Sudan en Égypte, la marque Bandit Queen en Inde, des collaborations avec des architectes et des décorateurs – ces projets font partie intégrante du travail. Chaque collaboration part d’une vision commune et d’une exigence partagée sur le savoir-faire et les matières. Pour en savoir plus : valeriebarkowski.com/consultance
Comment se passe une collaboration en direction artistique textile avec V.Barkowski ?
Tout commence par une conversation. Un projet, un lieu, une intention. De là naît une proposition créative – matières, gestes, finitions – développée avec les artisans de l’atelier de Marrakech. Chaque collaboration est sur-mesure, de la conception à la livraison. Pour en savoir plus : valeriebarkowski.com/consultance
Depuis combien de temps V.Barkowski crée-t-elle du linge de maison sur-mesure ?
Depuis 1996. La première collection a été mise au point en trois ans, vendue pour la première fois en 2000 à Caravane Paris. Trente ans d’atelier à Marrakech, de collections en séries limitées, de pièces fabriquées à la main sur commande. Le sur-mesure est disponible via l’e-shop ou directement en boutique.
La cohérence entre ce qu’on crée et ce qu’on est – est-ce un choix ou une contrainte?
Un choix. Un statement.
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