Le mot slow travel me fait sourire. Pour moi, il désigne une chose très simple : prendre le temps d’un lieu jusqu’à ce qu’il cesse d’être étranger. C’est ce qui s’est passé avec la médina de Marrakech, que j’ai arpentée en diagonale, année après année, jusqu’à ce qu’elle devienne la mienne. 1996. Je ne savais pas encore que j’allais y rester.
L’entêtement heureux
Ce mot m’intéresse quand il raconte une cohérence, ce que je mange, ce que je porte, ce que je produis, la manière dont je me déplace.
Je ne mange plus d’animaux, depuis une douzaine d’années. En 2020, j’ai arrêté de dessiner des sacs en cuir, avec un peu de nostalgie mais plus vraiment de sens. Je fréquente peu les grandes chaînes de vêtements. Et je ne fais pas de réservations sur les grandes plateformes de voyage, ni pour moi, ni pour Dar Kawa. Un entêtement que je cultive avec plaisir : un mail vaut toujours mieux qu’une fiche notée sur cinq étoiles, parce qu’une personne a pris le temps de me répondre. C’est cette cohérence-là que j’appelle slow travel.
Vous souvenez-vous, vous aussi, des boutiques, des bazars, où entrer c’était d’abord une conversation ? On parlait avant de parler prix. On s’asseyait, parfois, on buvait un thé qu’on vous offrait sans même le demander, systématiquement, chez l’artisan comme dans le bazar. Il m’est arrivé de fuir un souk simplement parce que je n’en pouvais plus d’en boire.
Ce savoir-vivre, cet art de recevoir, appartient profondément aux Marocains. Une manière d’être, aussi vieille que l’hospitalité elle-même. Le monde entier s’est mis à courir, le Maroc aussi, jusqu’à en oublier certaines de ses traditions.
J’aimerais encore trouver, dans les souks, les petites bouteilles à khôl en bois sculpté, les lanternes traditionnelles, les paniers à pain. Et trouver ces grands récipients au couvercle percé, posés sur la table avant le repas, sur lesquels on versait de l’eau parfumée à la fleur d’oranger au-dessus des mains des invités, une serviette toujours prête à côté. Le temps de se laver les mains, et c’était déjà tout un monde qui se racontait.
Il y a aussi, bien sûr, les paniers en osier tous semblables d’une boutique à l’autre, des lanternes interchangeables, des babouches qui ont tout d’une babouche, sauf d’avoir été faites au Maroc. Et ces boutiques d’épices devenues des mises en scène, panneaux et banderoles à l’entrée, plus proches d’une attraction que d’un commerce. Heureusement, il en reste de vraies, précieuses, cachées, loin des grands passages, dans des quartiers qu’il faut apprendre à connaître.
Il y a des choses qu’on ne raconte pas dans un article, et c’est très bien ainsi. Il existe encore, dans certains quartiers de la médina, des personnes capables de parler de magie blanche et de magie noire, une tradition marocaine ancienne, presque secrète aujourd’hui. Je ne donnerai ni nom ni adresse. Les chercher, demander, se renseigner sur place, ça fait partie du voyage.
Il y a aussi les conteurs de Jemaa el-Fna. La place est devenue très touristique, mais elle a toujours été, de tout temps, un lieu populaire pour les Marocains eux-mêmes. Une tradition orale ancestrale s’y perpétue encore. Même sans comprendre un mot d’arabe, regarder un conteur raconter, avec toute son expressivité, donne l’impression étrange et joyeuse d’en faire partie.
Tahir Shah raconte, dans Le Café Mabrouk (publié en anglais sous le titre In Arabian Nights, A Caravan of Moroccan Dreams), une scène qui résume bien ce que la lenteur permet de découvrir. Il négocie une petite boîte dans un souk, trouve le prix exorbitant, proteste que ce n’est qu’une boîte. Le marchand lui répond que l’histoire qu’elle contient, elle, n’a pas de prix. Prendre le temps, c’est aussi ça : apprendre à entendre ce genre de réponse.
La médina a ses carrossas, ces charrettes à bras alignées à l’endroit précis où la voiture ne peut plus entrer. Entre deux courses, les hommes qui les tiennent font parfois la sieste dessus, en attendant un client, un bras replié contre le soleil. On y dépose ses valises, ses courses, et on marche à côté jusqu’à la maison. Un métier entier, fait de patience et de sieste assumée, qui donne du travail à beaucoup de monde. Aujourd’hui, les mobylettes et les tuk-tuks ont pris une bonne partie de la place. Rien n’empêche d’imaginer, un jour, des zones de stationnement à l’entrée des quartiers, et de laisser les carrossas reprendre leur place, avec leur allure un peu bancale, tellement plus vivante qu’un moteur. J’en parle plus longuement dans l’article BALEK! sur Substack.
Dans la médina, chasser le trésor, c’est trouver l’objet qu’on ne verra nulle part ailleurs, celui qu’on rapporte comme un butin, pour soi ou pour offrir, avec ce petit air satisfait d’avoir cherché et déniché LA pièce. Notre boutique, à Marrakech, déborde de choses comme ça, introuvables ailleurs, pensées pour ceux qui reviennent chaque saison comme pour ceux qui poussent la porte pour la première fois. Lire l’article « Accessoires artisanaux à Marrakech : des créations personnelles ».
En ligne, on retrouve surtout nos classiques, le linge de maison en tête, pour nos clientes fidèles qui nous commandent depuis bien avant l’ouverture de la boutique. Rentrer chez soi avec quelque chose d’introuvable ailleurs, c’est encore un peu de Marrakech qu’on ramène.
Deux jours, ma liste des bonnes adresses du moment en poche, et on coche, une par une, comme on ferait des courses. On appelle cela visiter une ville. Moi, j’appelle ça, la survoler.
Un marchand de carottes, dans la médina, interdit qu’on le photographie. Longtemps, j’ai trouvé ça étrange. Je comprends maintenant : lui et ses carottes sont photographiés toute la journée, par des gens qui ne disent jamais bonjour, qui ne demandent jamais la permission, qui repartent sans un mot. Devant lui, ou devant n’importe quel étal d’épices, ranger l’appareil photo et simplement sourire, dire bonjour, acheter quelque chose, ça change tout. Un sourire ne prend jamais une mauvaise photo.
Le monde bouge, partout, le Maroc aussi. Ce qui compte plus que tout, c’est l’attitude qu’on garde en le traversant.
J’ai vu un jour une vidéo : une jeune femme s’y étonnait, presque désolée, que la médina vende désormais des sandwichs dans la rue. Où est le Maroc, disait-elle, avec ses rues en terre battue ? Un Marocain lui a répondu, en substance, qu’on n’avait pas à rester figé dans une carte postale pour faire plaisir aux visiteurs. Il n’avait pas tort.
Et j’ai lu, ailleurs, l’histoire d’un hôtel qui n’accepte les réservations que par lettre manuscrite, avec en retour une autre lettre manuscrite, et la liberté de la jeter, ou pas.
Un stand de sandwichs dans une ruelle de la médina de Marrakech. Une lettre manuscrite pour réserver une chambre, à l’autre bout du monde. Rien à voir entre les deux, sinon peut-être ceci : ne jamais perdre l’envie de s’arrêter n’importe où, sur le rebord d’une fontaine, sans raison ni montre, jusqu’à ce que quelqu’un, sans qu’on ait rien demandé, nous tende un thé à la menthe.
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Adopter le slow travel à Marrakech : une manière de vivre
Le mot slow travel me fait sourire. Pour moi, il désigne une chose très simple : prendre le temps d’un lieu jusqu’à ce qu’il cesse d’être étranger. C’est ce qui s’est passé avec la médina de Marrakech, que j’ai arpentée en diagonale, année après année, jusqu’à ce qu’elle devienne la mienne. 1996. Je ne savais pas encore que j’allais y rester.
L’entêtement heureux
Ce mot m’intéresse quand il raconte une cohérence, ce que je mange, ce que je porte, ce que je produis, la manière dont je me déplace.
Je ne mange plus d’animaux, depuis une douzaine d’années. En 2020, j’ai arrêté de dessiner des sacs en cuir, avec un peu de nostalgie mais plus vraiment de sens. Je fréquente peu les grandes chaînes de vêtements. Et je ne fais pas de réservations sur les grandes plateformes de voyage, ni pour moi, ni pour Dar Kawa. Un entêtement que je cultive avec plaisir : un mail vaut toujours mieux qu’une fiche notée sur cinq étoiles, parce qu’une personne a pris le temps de me répondre. C’est cette cohérence-là que j’appelle slow travel.
Slow travel à Marrakech
Vous souvenez-vous, vous aussi, des boutiques, des bazars, où entrer c’était d’abord une conversation ? On parlait avant de parler prix. On s’asseyait, parfois, on buvait un thé qu’on vous offrait sans même le demander, systématiquement, chez l’artisan comme dans le bazar. Il m’est arrivé de fuir un souk simplement parce que je n’en pouvais plus d’en boire.
Ce savoir-vivre, cet art de recevoir, appartient profondément aux Marocains. Une manière d’être, aussi vieille que l’hospitalité elle-même. Le monde entier s’est mis à courir, le Maroc aussi, jusqu’à en oublier certaines de ses traditions.
J’aimerais encore trouver, dans les souks, les petites bouteilles à khôl en bois sculpté, les lanternes traditionnelles, les paniers à pain. Et trouver ces grands récipients au couvercle percé, posés sur la table avant le repas, sur lesquels on versait de l’eau parfumée à la fleur d’oranger au-dessus des mains des invités, une serviette toujours prête à côté. Le temps de se laver les mains, et c’était déjà tout un monde qui se racontait.
Il y a aussi, bien sûr, les paniers en osier tous semblables d’une boutique à l’autre, des lanternes interchangeables, des babouches qui ont tout d’une babouche, sauf d’avoir été faites au Maroc. Et ces boutiques d’épices devenues des mises en scène, panneaux et banderoles à l’entrée, plus proches d’une attraction que d’un commerce. Heureusement, il en reste de vraies, précieuses, cachées, loin des grands passages, dans des quartiers qu’il faut apprendre à connaître.
Une manière de vivre : magie blanche ou noire ?
Il y a des choses qu’on ne raconte pas dans un article, et c’est très bien ainsi. Il existe encore, dans certains quartiers de la médina, des personnes capables de parler de magie blanche et de magie noire, une tradition marocaine ancienne, presque secrète aujourd’hui. Je ne donnerai ni nom ni adresse. Les chercher, demander, se renseigner sur place, ça fait partie du voyage.
Il y a aussi les conteurs de Jemaa el-Fna. La place est devenue très touristique, mais elle a toujours été, de tout temps, un lieu populaire pour les Marocains eux-mêmes. Une tradition orale ancestrale s’y perpétue encore. Même sans comprendre un mot d’arabe, regarder un conteur raconter, avec toute son expressivité, donne l’impression étrange et joyeuse d’en faire partie.
Tahir Shah raconte, dans Le Café Mabrouk (publié en anglais sous le titre In Arabian Nights, A Caravan of Moroccan Dreams), une scène qui résume bien ce que la lenteur permet de découvrir. Il négocie une petite boîte dans un souk, trouve le prix exorbitant, proteste que ce n’est qu’une boîte. Le marchand lui répond que l’histoire qu’elle contient, elle, n’a pas de prix. Prendre le temps, c’est aussi ça : apprendre à entendre ce genre de réponse.
Une économie de la lenteur
La médina a ses carrossas, ces charrettes à bras alignées à l’endroit précis où la voiture ne peut plus entrer. Entre deux courses, les hommes qui les tiennent font parfois la sieste dessus, en attendant un client, un bras replié contre le soleil. On y dépose ses valises, ses courses, et on marche à côté jusqu’à la maison. Un métier entier, fait de patience et de sieste assumée, qui donne du travail à beaucoup de monde. Aujourd’hui, les mobylettes et les tuk-tuks ont pris une bonne partie de la place. Rien n’empêche d’imaginer, un jour, des zones de stationnement à l’entrée des quartiers, et de laisser les carrossas reprendre leur place, avec leur allure un peu bancale, tellement plus vivante qu’un moteur. J’en parle plus longuement dans l’article BALEK! sur Substack.
Dans la médina, chasser le trésor, c’est trouver l’objet qu’on ne verra nulle part ailleurs, celui qu’on rapporte comme un butin, pour soi ou pour offrir, avec ce petit air satisfait d’avoir cherché et déniché LA pièce. Notre boutique, à Marrakech, déborde de choses comme ça, introuvables ailleurs, pensées pour ceux qui reviennent chaque saison comme pour ceux qui poussent la porte pour la première fois. Lire l’article « Accessoires artisanaux à Marrakech : des créations personnelles ».
En ligne, on retrouve surtout nos classiques, le linge de maison en tête, pour nos clientes fidèles qui nous commandent depuis bien avant l’ouverture de la boutique. Rentrer chez soi avec quelque chose d’introuvable ailleurs, c’est encore un peu de Marrakech qu’on ramène.
Le Slow travel, sans tricher
Deux jours, ma liste des bonnes adresses du moment en poche, et on coche, une par une, comme on ferait des courses. On appelle cela visiter une ville. Moi, j’appelle ça, la survoler.
Un marchand de carottes, dans la médina, interdit qu’on le photographie. Longtemps, j’ai trouvé ça étrange. Je comprends maintenant : lui et ses carottes sont photographiés toute la journée, par des gens qui ne disent jamais bonjour, qui ne demandent jamais la permission, qui repartent sans un mot. Devant lui, ou devant n’importe quel étal d’épices, ranger l’appareil photo et simplement sourire, dire bonjour, acheter quelque chose, ça change tout. Un sourire ne prend jamais une mauvaise photo.
Le monde bouge, partout, le Maroc aussi. Ce qui compte plus que tout, c’est l’attitude qu’on garde en le traversant.
J’ai vu un jour une vidéo : une jeune femme s’y étonnait, presque désolée, que la médina vende désormais des sandwichs dans la rue. Où est le Maroc, disait-elle, avec ses rues en terre battue ? Un Marocain lui a répondu, en substance, qu’on n’avait pas à rester figé dans une carte postale pour faire plaisir aux visiteurs. Il n’avait pas tort.
Et j’ai lu, ailleurs, l’histoire d’un hôtel qui n’accepte les réservations que par lettre manuscrite, avec en retour une autre lettre manuscrite, et la liberté de la jeter, ou pas.
Un stand de sandwichs dans une ruelle de la médina de Marrakech. Une lettre manuscrite pour réserver une chambre, à l’autre bout du monde. Rien à voir entre les deux, sinon peut-être ceci : ne jamais perdre l’envie de s’arrêter n’importe où, sur le rebord d’une fontaine, sans raison ni montre, jusqu’à ce que quelqu’un, sans qu’on ait rien demandé, nous tende un thé à la menthe.
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